Chercher le beau au milieu du vacarme

Cet après-midi, j’ai entendu ce cri familier, si caractéristique, venant du ciel : celui des grues cendrées, qui partent pour l’hiver. Et comme à chaque fois, je suis sortie en courant de la maison pour assister à ce spectacle, en laissant tout en plan.

Elles étaient là, au-dessus de moi, dessinant leurs formations en V dans le ciel, s’appelant les unes les autres, poursuivant cet incroyable voyage qu’elles accomplissent chaque année.

Je les ai regardées passer, comme je l’ai fait tant de fois auparavant. Et comme à chaque fois, j’ai été émerveillée. Mais aujourd’hui, l’émotion était différente. J’avais envie de pleurer.

Pas de tristesse, du moins pas uniquement. Plutôt cette émotion difficile à nommer qui nous saisit parfois devant quelque chose d’infiniment beau. Comme si, pendant quelques instants, le temps était suspendu, et que le monde avait cessé de faire du vacarme.

 

Quand le monde devient trop bruyant

Je ne sais pas si vous ressentez parfois cette même lassitude. Celle de vivre dans un monde où la colère, la violence, les affrontements et la bêtise semblent occuper toujours davantage de place. Un monde où tout va vite, où chacun semble sommé de réagir, de s’indigner, de prendre position. Où le bruit permanent finit parfois par étouffer ce qui fait pourtant la richesse de notre humanité.

Il m’arrive de ressentir une profonde tristesse aussi devant tout cela. Et cela génère non pas une envie de me désintéresser du monde, mais plutôt un besoin de m’en éloigner un instant, de retrouver quelque chose de simple, de vrai, qui ne cherche ni à convaincre, ni à s’imposer, ni à faire du bruit pour exister.

Et aujourd’hui, ce sont quelques dizaines d’oiseaux dans le ciel qui me l’ont offert.

 

Ce que la beauté vient réveiller en nous

Pourquoi sommes-nous parfois si profondément émus devant un paysage, un animal, une musique ou un lever de soleil ?

Peut-être parce que ces instants nous ramènent à une expérience devenue rare : être pleinement présents, ne rien avoir à faire, rien à résoudre, rien à produire, juste être là.

Simplement regarder, écouter, ressentir. La beauté nous arrête, elle nous touche parfois là où les mots ne suffisent plus. Et les larmes qui l’accompagnent ne sont pas nécessairement des larmes de chagrin. Elles peuvent être celles de l’émerveillement, de la gratitude, mais aussi de la conscience fragile de ce qui nous est précieux.

Devant ces grues, j’ai peut-être ressenti tout cela à la fois.

La joie de les retrouver. L’admiration devant leur voyage. Et quelque chose de plus douloureux aussi : le contraste entre cette beauté si évidente et la laideur dont les êtres humains sont parfois capables.

 

Se réfugier dans la nature, est-ce vraiment fuir ?

Je me tourne de plus en plus vers la nature et les animaux. J’éprouve le besoin de jardiner, de regarder pousser les arbres, d’observer les oiseaux, de partager du temps avec les animaux. De retrouver le rythme des saisons plutôt que celui des informations en continu.

Est-ce une manière de fuir le monde ? Je ne crois pas. Ou plutôt, je crois qu’il existe une différence essentielle entre fuir ce qui nous dérange et choisir ce à quoi nous voulons accorder notre attention. Nous ne pouvons pas ignorer les difficultés du monde. Mais sommes-nous obligés de leur laisser toute la place dans nos vies intérieures ?

À force de regarder ce qui va mal, nous risquons parfois de ne plus voir ce qui va bien. C’est aussi ce que j’essaye de travailler avec mes patients, de retrouver du beau dans le quotidien, de la joie et du plaisir dans des choses simples.

Chercher le beau, ce n’est pas fermer les yeux sur ce qui va mal. C’est refuser que ce qui va mal occupe toute la place.

 

Préserver notre capacité à nous émerveiller

En psychologie, nous parlons beaucoup de souffrance, de blessures, de difficultés à surmonter. Et c’est évidemment une part essentielle de notre travail.

Mais je crois que nous avons aussi besoin de nous intéresser à ce qui nous nourrit, à ce qui nous relie à la vie, à ces expériences minuscules ou extraordinaires qui nous donnent le sentiment d’être vivants. L’émerveillement en fait partie.

Il ne fait pas disparaître nos inquiétudes. Il ne résout pas les problèmes du monde. Mais il nous offre une respiration. Il nous rappelle que notre existence ne se résume pas à ce qui nous pèse. Et peut-être avons-nous besoin, plus que jamais, de cultiver cette capacité à être touchés par ce qui est beau, sans chercher à le posséder, à l’expliquer ou à en faire quelque chose d’utile.

 

Et laisser passer les grues…

Elles ont fini par disparaître à l’horizon. Leurs cris se sont éloignés, puis le silence est revenu.

J’ai repris le cours de ma journée. Le monde, lui, n’avait pas changé. Ses colères, ses violences et ses absurdités étaient toujours là. Mais quelque chose en moi s’était apaisé.

Et je me suis dit que, tant que je serais capable de courir dehors pour regarder passer des grues, tout n’était peut-être pas perdu. Parce qu’au milieu de tout ce vacarme, il reste encore tant de beauté à regarder. Et surtout, tant de beauté à préserver.

 

Et dans l’accompagnement psychologique ?

Cette expérience me ramène aussi à ce qui me tient à cœur dans mon métier de psychologue.

Bien sûr, accompagner une personne, c’est accueillir ses souffrances, ses blessures, ses peurs, ses difficultés. C’est lui offrir un espace où elle peut déposer ce qui pèse, mettre des mots sur ce qu’elle traverse et chercher à mieux se comprendre.

Mais je crois profondément que l’accompagnement psychologique ne peut pas se limiter à explorer ce qui fait mal. Il s’agit aussi d’aider chacun à retrouver ce qui le fait vibrer, ce qui l’anime, ce qui lui donne envie d’avancer. À identifier ses ressources, parfois oubliées, parfois enfouies sous le poids du quotidien.

Et ces ressources ne sont pas toujours là où nous les cherchons. Elles peuvent se trouver dans une relation, une activité créative, un moment de partage, une promenade en forêt, le contact avec un animal… ou le passage inattendu de quelques grues dans le ciel.

Dans ma pratique, j’aime inviter les personnes que j’accompagne à expérimenter, à observer ce qu’elles ressentent, à découvrir par elles-mêmes ce qui leur fait du bien. Non pas à travers de grands moments, mais parfois simplement en réapprenant à prêter attention à ces petits instants qui nous reconnectent à nous-mêmes et au monde.

Il ne s’agit pas de nier la souffrance, ni de chercher à tout prix du positif là où il n’y en a pas. Il s’agit de faire de la place à autre chose, à côté de ce qui est douloureux. Parce qu’aller mieux, ce n’est pas nécessairement faire disparaître tout ce qui nous fait souffrir. C’est aussi retrouver la possibilité d’éprouver de la joie, du plaisir, de la curiosité, de l’émerveillement. Et peut-être, progressivement, renouer avec ce qui donne du sens à notre existence.

Alors, si je devais retenir quelque chose de ce passage des grues, ce serait cette invitation toute simple : Ne laissons pas le vacarme du monde nous faire oublier ce qui nous donne envie de vivre.

Et vous, qu’est-ce qui vous fait encore courir dehors, le cœur battant, pour ne pas manquer un instant de beauté ?


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